
Hommage à un horloger
Pierre Boillat
Je le revois assis sur son tabouret de bois, dans sa blouse bleue, le chapeau vissé sur la tête, les bras haut perchés sur l’établi, passer des heures et des heures à réparer une montre avec quelques rares outils. Je la revois, entre clients et repassage, introduire les vis qui allaient fixer plus tard le cadran sur le mouvement.
C’était au milieu du siècle dernier ; c’était le Jura, de Genève à Schaffhouse, entre horlogerie paysanne et horlogerie industrielle. Le pays avait vécu bien des crises et il allait en vivre une plus grande encore, celle de l’arrivée de la montre à quartz. On se souvient tous de ce miracle technologique dans sa précision et tellement peu pratique qu’il fallait presser sur un bouton pour que le cadran noir affiche l’heure sous la forme de diodes rouges. En quelques années, ce sont les deux tiers des effectifs horlogers de la région, soit 60 000 emplois, qui ont disparu.
Grâce à Nicolas Hayek, l’horlogerie suisse a relevé la tête en se réorganisant et en innovant avec la création de la Swatch. Le virage du quartz, que la Suisse avait pourtant inventé, était désormais pris.
Aujourd’hui, l’horlogerie suisse est plus florissante que jamais. Le quartz est toujours là puisque plus de 4 montres-bracelets suisses sur 5 exportées sont électroniques. Mais leur prix moyen, l’an dernier, n’était que de 224 francs, contre 2358 francs pour les montres mécaniques. Au total, les exportations horlogères suisses ont représenté près de 16 milliards de francs l’an dernier. Notre pays représente plus du double de son principal concurrent, Hong Kong.
C’est dire que c’est à nouveau le savoir-faire horloger qui fait, avec les matériaux les plus nobles, la force de notre horlogerie et non pas la simple technique du quartz. Mais la technologie la plus pointue est aussi utilisée pour la fabrication des montres mécaniques suisses. Il suffit de visiter, par exemple, une fabrique de boîtes de montres, pour s’en rendre compte. Toutefois, l’artisanat a repris tous ses droits pour donner au garde-temps son luxe extrême. Ce n’est pas pour rien que nombre de montres ont désormais un fond en verre, permettant de s’imprégner du travail de l’horloger.
Sûr que l’homme à son établi – c’était mon père – rhabillerait avec un énorme plaisir les exceptionnelles montres mécaniques qui font aujourd’hui la fierté des horlogers jurassiens.


L'ADIJ face à ses responsabilités
Michel Antoine - Président de l'ADIJ
Cher adhérents et amis lecteurs
Comme toues les associations, l'ADIJ doit faire face à des échéances avec ses moyens modestes et limités. Grâce à votre soutien et à une gestion économique digne de la plus grande entreprise, elle y parvient. Cela va sans dire que des choix doivent s'opérer et que de nouvelles orientations sont nécessaires, dans l'intérêt de l'association et le respect de ses membres.
Votre revue Défis prend un nouveau virage. Presque imperceptible vous semble-t-il ? Tout d'abord Jean-Paul Bovée, notre éminent rédacteur en chef, happé par des activités toujours plus captivantes, a décidé de passer la main. Nous lui adressons un grand merci pour son engagement depuis de nombreuses années au service des lecteurs. Nous avons choisi pour lui succéder Pierre Boillat, qu'il est inutile de présenter tant sa compétence est reconnue. Nous lui souhaitons bon vent et surtout bonne écriture... .
Le second changement vous le trouverez dans le contenu de la revue. Désormais un thème est décliné en cinq ou six éclairages différents : l'économie, la formation, le social, le communal, etc. Vous allez ainsi bénéficier d'un dossier complet et des points de vue différents et complémentaires.
Enfin, L'ADIJ ne peut être qu'une revue. Ce constat a conduit le bureau, parmi les nombreuses initiatives qui sont en cours, à proposer en premier un bloc de formations inédites dans le domaine de la communication. Vous trouverez les informations détaillées à l'intérieur de ce cahier.
Développement et initiative avez-vous dit ? Tout un programme que nous avons décidé de déployer avec votre soutien bien sûr.

Urbanisation et mobilité
Jean-Paul Bovée
La structure urbaine de l'Arc jurassien franco-suisse est caractérisée par l'absence de grande ville métropolitaine. Mais la mobilité y est relativement forte, ce qui place la région devant la nécessité de développer des moyens de communication performants. L'achèvement de la Transjurane et les nouvelles liaisons ferroviaires (par exemple le TGV Rhin-Rhône Est, qui mettre Bâle à trois heures de Paris dès 2011) en sont des exemples importants.
Par ailleurs, la nouvelle politique fédérale en matière de développement économique régional s'articulera sans doute essentiellement (voire exclusivement) autour des agglomérations, ce qui posera le problème des déplacements au sein de ces entités, mais aussi entre celles-ci et les zones voisines. Des choix devront être faits en matière d'aménagement du territoire.
Pour le dossier du quinzième numéro de Défis, le Groupe Editorial de l'ADIJ a donc choisi d'aborder quelques aspects liés à cette problématique.
On trouvera en premier lieu une présentation, par Julia Margaret Vielle, de l'exposition itinérante "Metropoly, la Suisse urbaine", organisée par l'Association Métropole Suisse, qui sera présentée à Delémont du 23 au 31 octobre prochain. Elle offrira au public l'occasion de s'interroger sur l'apparition, le développement et les perspectives d'une Suisse à caractère urbain. Comment vivre ensemble ? Quelles villes voulons-nous pour l'avenir ? Quelles conséquences ces options impliquent-elles en matière d'aménagement du territoire ? Ces questions fondamentales sont d'une brûlante actualité.
Il était intéressant, dans ce contexte, de se pencher sur les conséquences de la Transjurane sur le plan socio-économique. Défis s'est approché de Jean-Claude Lachat, délégué au développement économique du canton du Jura, pour tenter d'esquisser un premier bilan. On pourra mesurer ainsi l'importance des effets directs de la construction de l'autoroute, ainsi que son rôle comme facteur de localisation des entreprises.
Dans le même esprit, pour essayer d'évaluer l'impact d'un tunnel important pour l'Arc jurassien (celui de la Vue-des-Aples) nous reproduisons une contribution d'Hubert Jeanneret, tirée d'une recherche plus vaste, qui donne la parole aux utilisateurs du tunnel, afin de cerner la vision - parfois critique - qu'ils ont d'une telle infrastructure.
Enfin, Andreas Gross nous fait part de son coup de coeur pour le Jura : extrêmement mobile, contraint de se déplacer fréquemment de Berne à Strasbourg ou Paris, le fondateur et directeur de l'Atelier pour la Démocratie directe prouve qu'il est possible de garder son centre de vie, ou son centre de gravité, dans une région comme la nôtre. Et il est convaincant !

Des liens sociaux à recréer
Richard Kolzer
Le lien social est mis à mal. Ce n'est pas un constat de travailleurs sociaux, mais une observation faite généralement par les observateurs avisés de nos sociétés de consommation.
Pour se penser sur cette situation, les travailleurs sociaux du Jura et du Jura bernois, réunis par leurs associations, le Groupement de l'Action social du Jura bernois (GAS) et l'Association Jurassienne pour l'Action Sociale (AJAS) ont mis sur pied, pour leur 4e forum interjurassien, une journée intitulée : "L'insoutenable fragilité du lien", de l'effritement et de la recomposition des liens sociaux.
Ce numéro de la revue Défis est consacré à la présentation des interventions des conférenciers ayant participé à cette journée. A l'heure ou les actes de violence font la une de l'actualité, que ce soit dans les banlieues françaises, autour de nos stades de football, dans nos villes et villages ou au sein de nos familles connues ou anonymes, les organisateurs du forum ont choisi d'aborder cette thématique en remontant au sources de ce que peut générer cette violence, la rupture des liens sociaux.
La première contribution, proposée par Maire-Claire Rey-Baeriswyl et Caroline Reynaud, professeures à la Haute Ecole fribourgeoise du travail social (HEF TS) pose un regard sociologique sur l'évolution, les formes de dissolution et de rupture du lien social. François Fleury, ethno-thérapeute à Appartenance, association qui vise à promouvoir des ponts entre sociétés migrantes et sociétés d'accueil, aborde la question de la rupture du lien et de la violence dans le contexte de la migration. Avec son texte sur les bouches bées et les bouches cousues il cherche, auprès de ceux qui ont subi la violence destructrice, et qui en sont victime, les méfaits des pertes qui les relèguent à un statut de malades psychiques ou somatiques.
Olivier Taramarcaz, responsable de projet à Pro Senectute Suisse, se penche sur l'importance du lien intergénérationnel en abordant une réflexion sur l'éloge de la réciprocité.
Avec le projet "promotions de la santé par l'éducation familiale", Cristina Tattarletti et Isabelle Wisard exposent une piste de "recréation" de lien social entre parents.
Enfin Nicolas Froté, directeur adjoint à la Fondation pour l'Aide et les Soins à domicile, apporte sous forme de coup de coeur, un éclairage jurassien avec une présentation du projet développé à l'occasion de la semaine du goût "Je ne mange pas seul", du 14 au 24 septembre prochain. Ce forum sur le lien social, tout comme la publication de ses principales contributions dans la revue Défis, se veulent une amorce de réflexion. Puisse chaque participant au forum et chaque lecteur y trouver une source d'inspiration pour recréer du lien dans son entourage personnel ou professionnel.
Bonne lecture

Nouvelle politique régionale : des dangers et des promesses
Jean-Claude Crevoisier
La Confédération a défini ce que sera sa nouvelle politique régionale (NPR), une politique qui va en particulier bouleverser les pratiques actuelles des régions de montagne (régions LIM). Certes le projet doit encore être discuté aux Chambres fédérales. Celles-ci pourraient encore modifier l'un ou l'autre des articles de la loi qui leur est proposée. Mais les pesanteurs idéologiques comme la composition politique du Parlement fédéral rendent peu vraisemblable un maintien de certaines des dispositions et des outils qui figureraient dans la Loi sur l'aide aux investissements dans les régions de montagne (LIM) et dans l'Arrêté Bonny, une législation dont l'Arc jurassien a pu largement bénéficier jusqu'à ce jour.
Le principe fondateur de cette nouvelle politique, c'est l'encouragement de l'innovation, de la création de valeur ajoutée et de la compétitivité comme condition du développement régional. La notion d'attractivité disparaît totalement des objectifs de cette qualité aux régions périphériques. Et pourtant, celles-ci doivent encore continuer de soigner attractivité résidentielle prioritairement pour éviter tout dépeuplement en même pour tenter d'attirer de nouveaux habitants. Elles doivent également pouvoir compter sur une attractivité économique qui leur permettrait de conserver les entreprises existantes et d'en accueillir d'autres qui devraient en particulier favoriser la diversification industrielle dont la région a besoin.
La NPR devrait donc soutenir des initiatives, des programmes et des projets répondant à des objectifs exclusifs de croissance. Prioritairement ou exclusivement ? C'est l'enjeu du débat aux Chambres. De toute façon, les organismes de développement, comme les secrétariats régionaux, devront d'une part contribuer à élaborer, ainsi qu'à réaliser des stratégies de promotion pluriannuelles et d'autre part initier, coordonner autant que suivre les initiatives, programme et projet de leur région. Que restera-t-il, dans cette optique, des collaborations entre des collectivités de l'Arc jurassien qui seraient ainsi soumises au régime unique de la concurrence ?
Par ailleurs, l'Office fédéral du développement territorial a présenté, dans un rapport publié au printemps, les grandes tendances qui déterminent l'organisation du territoire suisse. L'Arc jurassien y apparaît comme un espace interstitiel entre deux agglomération qui pourrait être écartelée et devenir totalement dépendante si les collectivités qui le composent n'anticipent pas cette évolution et ne prennent pas des mesures structurelles coordonnées pour devenir actrices de leur développement. C'est ce défi que doivent impérativement relever les cantons, les régions et les communes de l'Arc jurassien.

Notre eau demain...
Jean-Paul Bovée
Les problèmes liés à l'eau sont déjà cruciaux pour une grande partie de l'humanité. Dans une proche avenir, ils deviendront également d'une importance capitale chez nous. Devant cette problématique, les communes sont en première ligne, raison pour laquelle "Défis" a décidé de consacrer un dossier à ce thème.
Le domaine est vaste ; nous avons choisi de mettre l'accent sur les aspects liés à la production, à la distribution, aux investissements et à la gestion de l'eau tels qu'ils se présentent - et se présenteront probablement demain - pour les communes, leurs habitants et leurs responsables.
Selon les conceptions ultra-libérales qui ont cours notamment aux Etats-Unis, l'eau est à considérer comme une marchandise, livrée aux forces du marché sensées la distribuer là où elle doit aller, en d'autres termes : là où on pourra la payer. Une autre tendance, que nous partageons, considère l'eau comme un patrimoine de l'humanité, qui devrait être géré selon d'autres critères que ceux strictement économiques (voire simplement financiers), plus conformes à la notion d'intérêt public et de développement durable.
Comment la situation se présente-t-elle aujourd'hui dans nos régions ? Pour tenter de faire une synthèse, nous avons ouvert nos colonnes à Jacques Babey, ancien directeur de l'Office des eaux et de la protection de la nature du canton du Jura ; il montre notamment quels sont les problèmes qui se poseront bientôt et quelles mesures devraient être engagées sans délais, afin de garantir à terme la qualité de l'eau.
La France voisine possède déjà une certaine expérience dans le domaine de la concession de l'eau à des entreprises privées, comme le montre Claude Perrot, maire de Blamont, qui plaide également pour que les élus communaux assument pleinement un service public.
S'agissant plus précisément de l'eau potable qui nous alimente, nous nous sommes entretenus avec Rémy Courbat, ingénieur à Porrentruy, afin de comprendre comment l'eau est produite, traitée et distribuée dans nos réseaux, et quelles perspectives se précisent pour les années à venir. Sa contribution nous amène notamment à prendre conscience de l'importance des anticipations portant sur les substances polluantes qu'il faut s'attendre à traiter demain (par exemple les oestrogènes, ou les antibiotiques qui échappent aux procédés de traitement actuels).
Quelles leçons peut-on tirer de l'évolution des dernières décennies en matière de gestion des rivières ? Les erreurs ont été nombreuses et l'on s'oriente vers une "décorrection" des cours d'eau, afin de les intégrer mieux dans l'écosystème, de reconstituer la faune et de limiter les risques de débordement et d'inondations. Bernard Lachat explique les principaux éléments de cette nouvelle politique.

Gérer les conflits
Jean-Paul Bovée
Pour différentes raisons, liées notamment à l'évolution structurelle de l'économie et à la précarisation de l'emploi qui l'accompagne, les conflits entre deux ou plusieurs personnes sur le lieu de travail ont tendance à se multiplier ; ils sont généralement mieux perçus ou révélés que par le passé.
Les conflits, ouverts ou larvés, peuvent avoir parfois une dimension stimulante et créatrice ; mais la plupart du temps, ils influencent négativement les comportements, les relations entre les gens, l'ambiance et l'efficacité au travail. les choses peuvent devenir parfois très graves, au point de contaminer la vie privée de quelqu'un et de détruire sa personnalité.
Plusieurs branches des sciences sociales et psychologiques s'attachent à étudier, analyser, comprendre et résoudre les conflits. Depuis quelques décennies, des progrès importants ont été faits, des spécialistes ont été formés et peuvent agir pour apporter des solutions - ou du moins de tenter de le faire - aux différents types de conflits : ainsi se sont développées les notions de médiations, d'intervention, de supervision, d'arbitrage, de conciliation...
La médiation est un concept rigoureux et précis, comportant de multiples avantages, au service des entreprises et des collectivités publiques, comme le montre Achille Grosvernier, qui retrace aussi l'évolution et les potentialités de ces techniques en Suisse romande et dans l'Arc jurassien.
Pour aborder cette question sous un angle très concret, nous nous sommes entretenus, d'une part, avec Carmen Bossart Steulet pour le domaine de la fonction publique et, d'autre part, avec Daniel Heitzmann, pour faire le point sur la pratique de la médiation au sein d'une grande entreprise.
La gestion des conflits nécessite des compétences particulières, donc une formation adéquate.Pour explorer les pistes possibles, nous avons demandé à Jean-Claude Crevoisier de faire le point sur les formations complémentaires (transversales) à la médiation, destinées à des personnes directement et fréquemment confrontées au problème, alors que Marlyse Fleury et Christophe Cattin proposent une réflexion sur les possibilités d'offrir, dans nos régions, une formation de niveau professionnel.
Mais la médiation n'est pas le seul mode possible de résolution des conflits. Avec l'exemple du Parc naturel régional du Doubs, Katia Chardon Badertscher démontre que la concertation peut, dans certains cas, représenter une voie différente, alors que Jacques Kottelat présente deux approches originales, l'intervention et la supervision.

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